dimanche 25 février 2007

Les affaires sociales

Sans reprendre les attitudes ridicules de M. Chirac lors de la campagne de 1995, votre candidat aime malgré tout dénoncer, dès que l’occasion lui en est donnée, les inégalités sociales. Et il sait décliner ce thème sur tout le spectre de ses composantes traditionnelles.
Sur le plan familial, sa vision n’est pas celle de la droite. A commencer par sa défense invétérée de l’avortement, qui a toujours été considéré comme un meurtre jusqu’en 1973 par les milieux conservateurs, jusqu’à ce que Mme Weil, encartée bien étrangement dans un parti de droite, arrive à retourner leur position. Comment accepter aussi son changement d’attitude vis-à-vis du PACS, une loi qui avait été rejetée par les socialistes eux-mêmes en première lecture de peur de choquer leurs électeurs. Est-ce pour ne pas heurter son électorat : croit-il réellement que les Français « soutiennent le PACS et rejettent les discriminations »* ? Non seulement, il reconnaît, contre l’avis de Benoît XVI, le droit des homosexuels à bénéficier de ce type de contrat personnel, mais il a mandaté un groupe d’étude pour se positionner vis-à-vis du projet de mariage de personnes de même sexe, alors que sur un tel sujet, il devrait avoir immédiatement une position claire et nette. Imaginez qu’on ait demandé au général De Gaulle son avis sur la question : aurait-il réuni une commission pour exprimer qu’un mariage ne pouvait pas se concevoir autrement que dans l’union d’un homme avec une (seule) femme ? D’ailleurs, je suis persuadé que si l’on avait posé la question à M. Sarkozy lui-même il y a à peine dix ans, il n’aurait pas répondu autrement ! Il n’est donc pas passé d’une position de droite à une autre de gauche. Il n’a seulement jamais eu d’opinion sur la question, se laissant guider au gré des circonstances, refusant donc qu’il puisse y avoir une vérité immuable sur ce point. Mon cher ami, c’est précisément cette attitude qui est de gauche.

Il aime aussi afficher avec beaucoup d’aplomb sa préoccupation pour l’égalité. Il demande ainsi à ce que, à part quelques uns, les ministres ne bénéficient pas de logements de fonction. Sans chercher à régler le sort des logements de fonction d’un très grand nombre de fonctionnaires et outre la différence entre les beaux discours et son application à lui-même, cette mesure démagogique a pour seul but de faire passer un message : un dirigeant n’est pas un citoyen au-dessus des autres, il doit vivre au niveau moyen de l’ensemble de la population. Comment ne pas faire le lien avec l’esprit de la Révolution culturelle, en Chine, dont les excès conduisirent, par exemple, à condamner un haut dignitaire du régime pour la simple raison qu’il possédait deux montres-bracelets, soit une de plus que ses besoins réels. Pendant ce temps, Mao Tse Tung, qui téléguidait cette action, continuait à vivre une vie très somptueuse. Dans le même ordre d’idée, lorsqu’il vilipendait les dépenses excessives de l’Etat au moment de son installation à Bercy, il exigeait de ses collaborateurs de ne rien refuser à son épouse pour ses travaux d’aménagement dans leur logement de fonction, allant même jusqu’à déloger un ministre délégué afin de récupérer son appartement pour augmenter la superficie du sien…
En marge de ses dépenses personnelles, M. Sarkozy veut par ailleurs réduire le nombre de fonctionnaires. Quelle belle idée ! Mais il souhaite augmenter leur salaire ! Autant dire qu’il ne veut pas modifier la masse salariale de la fonction publique... Aucun fonctionnaire ne sera contre cette mesure. Mais je ne crois pas qu’il la propose pour se rallier leur vote (en général, leurs opinions sont déjà faites...). Il précise que c’est pour rendre plus attractif le métier de fonctionnaire. Est-ce nécessaire, dans un pays où l’ambition de 40 % des jeunes est, justement, de devenir fonctionnaire ? N’est-ce pas plutôt par idéologie : ayant côtoyé la fonction publique par le haut, il a été converti à l’idée que l’administration créé des emplois qui seraient source de relance économique pour le pays. C’est ce qu’on avait cru à Moscou, à une certaine époque. Ainsi que place du Colonel Fabien, encore aujourd’hui.
Mais heureusement, M. Sarkozy tend des perches, pour bien montrer qu’il ne cherche pas du tout à s’attaquer à la fonction publique, et qu’il désire plutôt la renforcer.
Ainsi, pour répondre aux appels des pourvoyeurs de la prétendue écologie, il propose la création d’un corps de fonctionnaires dédié à un grand ministère de l’Ecologie. L’institutionnalisation de ce thème, qui devrait être une préoccupation naturelle, au rang de la fonction publique, n’a conduit qu’à une inversion des réalités, comme les couloirs de bus de Paris l’ont cruellement montré ces quelques dernières années. Encore une fois, M. Sarkozy dépasse les espoirs de la gauche. J’ose à peine imaginer, cher ami, le profil de ces nouveaux technocrates et le discours dont ils seraient les chantres...
Un autre thème est celui du budget de la recherche. Là encore, il ne cherche pas à s’attaquer aux problèmes en profondeur. Plutôt que d’exiger des résultats aux innombrables investissements faits de toute part par l’Etat en matière de recherche, il propose d’augmenter encore le budget public accordé à la recherche théorique. On imagine assez bien dans quels types de recherche ces fonds iraient, alors que la France a besoin de résultats scientifiques et technologiques pour rester compétitive sur le plan international. On est loin des injonctions de De Gaulle qui disait qu’il ne fallait pas à la France plus de chercheurs, mais des trouveurs.
Il souhaite augmenter le budget de l’Education nationale, en déplorant le manque de moyens associés à chaque étudiant de l’enseignement supérieur, inférieur de 20 % à la moyenne de l’OCDE. Mais n’y a-t-il pas trop d’étudiants en France ? Vouloir absolument envoyer toute une classe d’age à l’université ne tient-il pas plus de l’utopie lang-iste que de la réalité sociale ? La vraie réforme consisterait à appliquer les mesures qui avaient été imaginées par M. Devaquet en 1986 (sélection des étudiants selon des profils de carrières), ce qui rendrait à chaque étudiant les moyens qu’il devrait alors légitiment espérer, plutôt que de continuer à former à grands frais d’inéluctables chômeurs.
M. Sarkozy estime ouvertement que le rôle de l’Etat est de sauver les emplois menacés. Ce qu’il reproche au gouvernement de M. Jospin est justement d’avoir échoué en la matière sur un certain nombre de dossiers. Finalement, la différence qu’il affiche avec le parti socialiste n’est pas une conception autre de la politique et de la finalité de l’action étatique : il reproche tout simplement à une équipe gouvernementale son manque d’efficacité autour d’un projet qu’il partage. M. Sarkozy est bien rallié à l’idéologie socialiste : il demande simplement à être élu parce qu’il s’estime être un socialiste plus efficace que ses prédécesseurs !
Par ailleurs, M. Sarkozy fait miroiter à ses électeurs une augmentation des salaires. Quelle que soit la légitimité de tels espoirs, il s’agit là encore de promesses dignes du programme de M. Mitterrand en 1981. Les arguments sont ceux de la CGT aux grandes heures de Krasucki : ce qui est en cause n’est pas la mondialisation, mais le fait que « les salariés sont en position de faiblesse par rapport aux employeurs »*. C’est sans doute pour cela que M. Sarkozy souhaite « qu’on réapprenne en France à pratiquer le dialogue social »*, et espère « l’émergence de syndicats plus forts et plus représentatifs »*.

Sachez, cher ami, que ce dialogue social, organisé autour de syndicats représentatifs d’une catégorie hiérarchique (ouvriers, cadres, patrons), n’est ni plus ni moins que l’institutionnalisation de la lutte des classes. Il serait bien naïf de croire que la droite a vocation à défendre le patronat quand la gauche doit se faire le chantre du prolétariat. C’est la lutte des classes elle-même qui est une invention gauchiste, et qui va, une fois de plus, dans le sens de la division de la société. Les relations sociales naturelles ne devraient en réalité pas s’établir dans une opposition entre les divers niveaux de responsabilité, mais dans le cadre de corporations, où chacun œuvrerait à l’intérêt commun d’une profession.
Le refus du contrat première embauche (CPE) a été un moment phare de l’action gouvernementale de votre candidat. « J’étais persuadé que le CPE serait vécu comme injuste pour la raison simple qu’il l’était »*, nous explique-t-il. Pour lui, il était légitime de le combattre, car ceux à qui il était destiné n’en voulaient pas. Certes, les entreprises s’en seraient bien passé : les chefs d’entreprise les moins altruistes préfèrent embaucher des stagiaires sous-payés plutôt que de s’engager véritablement vis-à-vis de jeunes sans expérience. Quant aux étudiants qui en auraient bénéficié, leur position n’était pas connue puisqu’un groupuscule d’extrême gauche non représentatif parlait en leur nom dans tous les médias, et bloquait l’accès des facultés pour que personne d’autre ne puisse s’exprimer. Les promoteurs du CPE ne l’avaient, de toute façon, pas conçu pour les chefs d’entreprise ou pour les futurs employés. Ils l’avaient imaginé pour le bien de toute la société, pour relancer l’emploi, faire diminuer le chômage, redonner confiance à ceux que l’UNEF-ID et M. Sarkozy souhaitent relancer dans cette fameuse lutte des classes. Aussi, votre candidat n’a pas de mots assez fort pour dénoncer le manque de dialogue social, et appelle au renforcement de la sécurité des salariés. Mais qu’attendre d’autre de celui qui se revendique officiellement autant de Blum et de Jaurès que de De Gaulle ?
Comme tous les partis de gauche, il préfère s’attaquer aux conséquences plutôt qu’aux causes structurelles des problèmes sociaux. Ainsi, s’il dénonce le déficit de la sécurité sociale, il ne remet pas en cause son principe de fonctionnement, à savoir la gestion par les syndicats issus de la Seconde guerre mondiale. Il propose plutôt qu’une loi oblige le gouvernement à prévoir le financement de son déficit, par exemple en augmentant autant que de besoin la CSG. Quand on sait que cet impôt, qui avait permis au gouvernement Rocard à créer le système de l’assistanat généralisé nommé RMI, avait été refusé par la droite, on est en droit de se demander quelle tendance est à l’origine d’une telle démarche. Encore une fois, une idéologie, de gauche, lui impose d’accepter des règles qui vont pourtant à l’encontre du bon sens. Il cherche à se prémunir des désastres engendrés par de telles règles tout en restant à l’intérieur du système. Aussi emploie-t-il de belles formules qui, une fois de plus, paraissent empruntées à l’ère Krasucki : « La réalité de notre système est qu’il protège ceux qui ont quelque chose et qu’il est très dur avec ceux qui n’ont rien. »* Avec de tels propos, mon ami, croyez-vous encore que votre candidat soit un néo-conservateur américain à la française ? Je le considère plutôt comme un néo-conservateur soviétique à la mode de la CGT !
Au-delà du combat des individus, cette lutte des classes doit aussi se faire au niveau des familles. C’est pourquoi il propose le maintien de l’impôt sur la fortune dit de solidarité (ISF), alors qu’il suggère de fusionner tous les autres prélèvements. Les socialistes eux-mêmes n’avaient pas osé faire de l’ISF un impôt si particulier.
Mais votre candidat ne s’attaque pas seulement à la légitime transmission du patrimoine au travers des générations, règle naturelle qui a permis à la France d’être la France. Il déplore le fait que les enfants de cadres ou d’enseignants réussisse mieux que ceux d’autres milieux, et remet ainsi en cause le plus élémentaire des héritages : celui de l’éducation. « Il y a moins d’enfants d’ouvriers et d’employés dans les grandes écoles aujourd’hui que dans les années 1950. On ne peut quand même pas dire que ce soit un progrès. »* Aussi, ce qu’il déplore dans la politique suivie par ses prédécesseurs en termes de zones d’éducations prioritaires (ZEP) n’est pas cette politique elle-même, mais son échec. Il souhaite donc le maintien d’une politique de discrimination à l’encontre des milieux intellectuellement favorisés, ce qui, convenez-le, procède bien de la vision individualiste et égalitariste de la société promue par les partis les plus révolutionnaires.
C’est sans doute dans cette optique qu’il ne souhaite pas remettre en cause la méthode dite « globale » d’apprentissage de la lecture, en laissant libre chaque enseignant de choisir sa propre méthode. Cette méthode, foncièrement idéologique, avait été imaginée pour permettre à chaque enfant d’avoir les mêmes chances dans la vie, en d’autre terme pour faire en sorte que ceux qui pouvaient privilégier de solides références grâce à leur famille ne soient pas avantagés. Pour aller dans ce sens, M. Sarkozy imagine que les enseignants pourraient être évalués sur les résultats des élèves. Pourtant, je n’imagine pas les enseignants chercher l’efficacité maximale pour améliorer leur carrière, dans un système aussi égalitariste que celui de l’Education nationale. D’ailleurs, s’il s’agit de juger au résultat, gageons que les résultats des méthodes les plus modernistes soient très bons, puisqu’ils sont jugés par leur propre évaluation : un élève ne sachant toujours pas lire et écrire peut certainement obtenir de très bonnes notes si les évaluations consistent en des tests à la sauce de la « méthode globale » !
La discrimination prétendument positive, à la mode de votre candidat, ne doit pas s’exercer seulement à l’encontre des Blancs, des fils de cadres ou des chrétiens. Tous les thèmes défendus traditionnellement par la gauche dans ce domaine sont repris par M. Sarkozy. Ainsi, il n’hésite pas à critiquer la situation des femmes, qui sont moins payées et travaillent le plus souvent à temps partiel. Cette volonté de négation du noyau familial au profit de l’individu-roi va donc aussi jusqu’à la négation du rôle traditionnel de la femme dans la société. En effet, même si l’on peut déplorer, comme le font les socialistes, qu’à conditions égales les femmes soient parfois défavorisées par rapport aux hommes, on ne peut pas regretter que les femmes choisissent des emplois qui leur laisse du temps à consacrer à leurs enfants et que leur priorité ait toujours plus porté sur leur famille plutôt que sur leur engagement professionnel. Mlle Royale en a elle même convenu, pour son cas personnel, lorsqu’elle a précisé que si elle prenait de plus en plus de responsabilités en matière politique, c’était parce que ses enfants étaient maintenant élevés et que leur enfance s’était passée sans problèmes. Elle a rajouté que si un de ses enfants avait nécessité sa présence à ses côtés à un âge plus avancé, elle n’aurait jamais hésité et lui aurait consacré le temps qu’elle a fini par consacrer à sa carrière... Au contraire, M. Sarkozy imagine que les femmes doivent pouvoir ne renoncer à aucune de leurs « trois vies »* (épouse, mère, travailleuse). Pourtant, être adulte, c’est justement faire un choix : le choix de sa résidence, quant bien même on aimerait habiter à la fois à la ville et à la campagne, le choix de son conjoint, alors qu’on aimerait les épouser tous, le choix d’un devoir d’état, quand on aimerait se donner de toute part (M. Mitterrand n’avait-il pas du renoncer à devenir un écrivain prometteur pour faire de la politique ?) Ce refus du passage à l’age adulte, cet état d’esprit « jeuniste », rappelle les campagnes médiatiques de Jacques Séguéla.
Mon cher ami, si vous en avez l’occasion, proposez à M. Sarkozy de prendre plutôt modèle sur M. Mitterrand ou sur Mlle Royale pour avoir, enfin, une vision traditionnelle, pour ne pas dire de droite, de la société humaine…
PACS, augmentation du rôle de la fonction publique et en particulier du budget de l’Education nationale, négociations syndicales élevées au rang des vertus, négation du rôle traditionnel de la femme, méthode d’apprentissage de la « lecture globale », spécialisation de l’ISF, refus du CPE, discrimination des milieux favorisés… Un homme de droite ?

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